Crise alimentaire – faits, mesures, et démesures

Septembre 2009— Il y a plus d’un an les prix des produits alimentaires ont commencé à grimper. Ceci, combiné aux effets de la crise financière internationale, a acculé à la pauvreté des millions de personnes à travers le monde. En 2009, le nombre d’individus victimes de la famine risque d’atteindre les 1,02 millions, un record ! De nombreux pays d’Afrique sont parmi les plus sévèrement touchés.

Youthink! s’est entretenu avec Shantayanan Devarajan – dit « Shanta » –, économiste en chef de la région Afrique à la Banque mondiale, pour qu’il nous fasse part de son avis sur la crise alimentaire.

Youthink! : Premièrement, parlez-nous de ce que vous faîtes.

Shanta : En tant qu'économiste en chef de la région Afrique, j’essaie d’accomplir 4 objectifs principaux. Je dois tout d’abord me tenir informé des problèmes liés au développement en Afrique. Deuxièmement, je suis responsable à la fois de la mise en place et du soutien des différentes stratégies, au niveau régional comme au niveau national pour certains pays. Nous ne devons privilégier aucun secteur en particulier. Troisièmement, je suis responsable de la qualité du travail économique fourni pour nos travaux de recherches et nos emprunts. Et enfin, j’essaie d’établir une communauté d’économistes dans l’enceinte de la Banque mondiale et dans l'ensemble du continent africain.

Blog de Shanta

Consultez le blog de Shanta pour en savoir plus sur l'action de la Banque mondiale en Afrique.

Youthink! : Concernant la crise alimentaire, qu’est-ce qui a changé au cours de l'année passée ? La situation va-t-elle s’améliorer ou s'aggraver ?

Shanta : Nous savons que le prix des denrées alimentaires a augmenté de 50 % en un an. En Afrique, plus particulièrement dans les régions pauvres, cette crise a eu un impact dévastateur. La population africaine pauvre dépense environ 70 % de ses revenus dans l’achat de produits alimentaires. Évidemment ce sont les pauvres qui ont le moins de possibilités pour faire face à cette crise. Mais d’après moi, cette crise aurait pu avoir des effets encore plus graves. Cest en grande partie grâce aux gouvernements africains, soutenus notamment par la Banque mondiale, que nous avons pu éviter une catastrophe humaine bien plus tragique encore.

Youthink! : Quelle a été la réponse des gouvernements africains face à cette crise ?

Shanta : 3 choses se sont produites et toutes sont en quelque sorte survenues au même moment :
La première étant que nous avions à faire à une crise frappant prioritairement les populations pauvres des zones urbaines – et dans une certaine mesure les pauvres des milieux ruraux. Il nous fut donc possible de cibler l’aide que nous pouvions apporter. Une autre forme de réponse a consisté à développer très rapidement des mesures de protection sociale.Certaines d’entre elles fonctionnent déjà très bien. En Éthiopie par exemple le simple fait de doubler le montant quotidien accordé aux programmes de travaux publics existants a permis aux pauvres d’obtenir de l’argent très rapidement. En effet, les premières personnes à profiter de cette augmentation proviennent des populations les plus pauvres car – les salaires dans le domaine des travaux publics étant généralement très bas – seuls les pauvres sont prêts à accepter ces emplois. Des pays comme le Liberia et la Sierra Leone ont également étendu leur programme de travaux publics.

Deuxièmement, la crise alimentaire peut d'une certaine façon bénéficier à certaines parts de la population : les fermiers africains peuvent tirer profit de la hausse des prix alimentaires. En effet, les prix élevés sont une mauvaise chose pour les consommateurs mais une bonne chose pour les producteurs de denrées alimentaires. La plupart des fermiers, dont certains sont très pauvres, produisent des denrées alimentaires. Ils ont beaucoup souffert lors de la baisse des prix de l’alimentation il y a 10-15 ans, mais cette fois-ci les circonstances peuvent jouer en leur faveur. Malheureusement, ce n’est pas si simple. Une hausse mondiale des prix sur l’alimentaire ne se traduit pas forcément par une hausse des prix de ventes pour les fermiers car entre les deux on trouve de nombreux intermédiaires, comme les routiers et les commerçants. Dans le cas de la crise qui a frappé l'Afrique l'année dernière, parallèlement à la hausse des prix alimentaires est venue s’ajouter une hausse du prix de l’essence, augmentant par conséquent le coût des transports. Le coût des engrais a lui aussi grimpé. Aussi, bien que le prix des denrées alimentaires ait augmenté, les fermiers ne se sont pas enrichis pour autant. Et s’ils avaient pu produire davantage ils auraient été incapables de vendre leur production car les routes sont en un tel état de dégradation qu’il aurait été impossible de transporter leurs produits. Nous devons donc tous ces différents problèmes en considération. Certains d’entre eux ne sont pas nouveaux, mais la hausse des prix alimentaires nous a donné l’impression d’un coup de massue dont il fallu se relever. De nombreuses collaborations entre la Banque mondiale, la FAO et l’Union africaine sont venus en aide aux fermiers africains.. La Banque mondiale elle-même alloue désormais 1,5 millions de dollars par an à l’agriculture. (Montant qui n’atteignait que le demi-million de dollars par le passé). Et, fait très important, la productivité agricole a augmenté ! Pas seulement en termes de production mondiale mais aussi en termes de production par ouvriers.

Youthink! : Si j’ai bien compris, la crise alimentaire a aidé la productivité ?

Shanta : Oui, car les fermiers avaient envie de produire plus, pour gagner plus !
Le troisième aspect de cette analyse nous révèle que contrairement à ce qui a été réalisé par le passé, la réponse apportée par les gouvernements africains au niveau national fut relativement prudente. Par exemple lorsque les prix sur l’alimentaire et l’essence ont augmenté par le passé – par exemple, lors de la crise pétrolière il y a 20 ans – la première réaction fut d’imposer des contrôles des prix. Ce qui ne s’est presque pas produit cette fois-ci. Car nous avons réalisé que les contrôles des prix étaient contre-productifs. En effet, ils empêchent les fermiers de tirer profit de la hausse des prix et ils poussent la demande à l’excès. Ce qui signifie que les ressources se raréfient, que les non-pauvres sont généralement les seuls à pouvoir accéder à ces ressources et que les pauvres sont exclus. Par conséquent, les contrôles des prix ne favorisent pas les pauvres, comme on pourrait le penser, au contraire. Je pense que cette fois nous savions clairement ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. En de très rares occasions des contrôles des prix ont été imposés mais ces mesures ont rapidement été abandonnées.

Dans le même temps, une tendance générale a occasionné la mise en place d’embargos sur l’export. Heureusement ça n’a pas duré très longtemps. L’idée étant : « la nourriture se fait rare, ne la vendons pas aux étrangers, gardons-la dans notre propre pays. » Ce qui pouvait être apparaître comme une sorte de protectionnisme nécessaire. Mais en vérité, les fermiers se sont retrouvés au plus mal.

Deux raisons expliquent l’échec de cette politique d'embargos. Premièrement, la politique du « chacun pour soi » est apparue : vos voisins souffrent de la faim autant que vous mais vous bloquez la nourriture aux frontières. Ce qui a créé des tensions politiques. La seconde raison – qui explique pourquoi cette politique a été abandonnée – est qu’elle est vraiment inefficace. Il était impossible de maintenir l’ordre aux frontières ! Les fermiers trouvent toujours un moyens de vendre leurs produits. Ces gens sont rationnels, ils ont besoin de gagner de l’argent ! Et si le gouvernement tente de les arrêter ils empruntent des voies détournées. Mais quoiqu’il en soit ça n’a pas duré très longtemps. Plusieurs gouvernements ont baissé les taxes sur les importations. Bien que ces tarifs aient été fixés au préalable, ils ont été abaissés quand les prix ont mondialement augmenté, afin que les gouvernements puissent mieux maîtriser le prix des produits intérieurs. Ce qui a réduit une distorsion qui n’avait pas lieu d’être. Pour être honnête, cette mesure complètement absurde m’avait vraiment choqué.

Voici donc les réponses apportées par les autorités gouvernementales. Elles ont aidé à stabiliser les prix des denrées alimentaires, même si ils sont aujourd’hui plus élevés qu’ils ne l’étaient à l’origine de la crise, ils ont néanmoins commencé à baisser.

Youthink! : Peut-on s'attendre à ce que les prix continuent de baisser ?

Shanta : Pour être honnête, il se peut que les prix recommencent à grimper. Je ne pense pas qu’on ait compris réellement pourquoi les prix alimentaires ont autant augmenté l’année dernière. Il y a de nombreuses théories à ce propos ; c’est probablement dû à une somme de facteurs, dont la hausse de la demande provenant de la Chine et de l’Inde, et d'autres part la sécheresse et les biocarburants. C’est un tout, un ensemble de choses. Mais personne n’a d’explication cohérente à fournir sur ce qui c’est passé.

Youthink! : Il doit donc être également difficile de prévoir ce qui va se passer ?

Shanta : Exactement. Nous n’en savons rien. Cette année nous avons quelques théories inquiétantes concernant les tendances climatiques. Les récoltes n’ont pas été très bonnes dans différentes régions du monde et il n’a pas plu beaucoup, il y a donc un risque. Mais j’en viens à penser qu’avec la réponse que les politiques ont apportée la dernière fois, nous serons en meilleures conditions pour maitriser une nouvelle crise des prix alimentaires.

Youthink! : Vous avez mentionné que la crise alimentaire était une opportunité pour aider les fermiers ? Peut-elle aider à combler le déficit économique mondial ?

Shanta : C’est probablement ce qui arrivera. Mais je ne m’inquiète pas trop pour ça. Les fermiers sont pauvres ! Je veux dire par là qu’ils représentent 70 % des individus les plus pauvres de leur pays. Ainsi aider les fermiers revient à aider les pauvres. La plupart des fermiers africains ne possèdent que de petits lopins de terre, ce sont des petits propriétaires et ils ne gagnent qu’1 dollar par jour. Aussi en ce qui me concerne, si on peut les aider, c’est déjà beaucoup ! Ils n’ont rien à voir avec les riches propriétaires terriens et hommes d’affaires qu'on appelle « fermiers » en Occident.

Youthink! : L’Afrique a-t-elle été la plus touchée par la crise alimentaire ?

Shanta : L’Afrique détient le plus fort taux de pauvreté au monde. Donc : oui, c’est elle qui a été le plus durement touchée. L’Asie du Sud a également été gravement touchée, notamment le Bangladesh.

Youthink! : Les autres régions du monde ont-elles adopté des mesures politiques similaires ? Est-ce que ça a marché ?

Shanta : Oui, la plupart ont adopté des stratégies similaires, bien qu’en Asie du Sud, l'Inde a mis en place un embargo sur le riz à l’encontre du Bangladesh. L'embargo a été levé depuis, mais son impact a été énorme : le jour où les Indiens ont mis en place l’embargo, le prix du riz à Dhaka (Capitale du Bangladesh) a explosé.

Youthink! : Le Bangladesh a-t-il été le seul durement touché par l’embargo ?

Shanta : Les fermiers indiens du Rajasthan et du Bihar se sont plaints d’avoir été touchés eux aussi par l’embargo. J’ai posté quelques messages sur mon blog – quand je travaillais pour la région Asie du Sud – le premier s’intitulait Votre voisin, ce mendiant ? (a) et fut suivi d’un second poste, Notre propre peuple, ce mendiant ? (a). Tous deux parlent de la souffrance des fermiers indiens.

Youthink! : Et ensuite ? Comment pouvons-nous empêcher l’apparition d’une autre crise des prix alimentaires ?

Shanta : Rien n’a encore été fait, c’est en prévision dans l’agenda agricole à long terme. Mais il faut permettre aux fermiers d’être mieux représentés sur les marchés internationaux, notamment en améliorant certaines contraintes d’infrastructure. Un autre élément important à considérer est celui de la vulnérabilité aux changements climatiques. Car, ne nous voilons pas la face, les fermiers d’Afrique seront les premiers à souffrir de la recrudescence de sécheresses, d’inondations, de désertifications et de modifications de la répartition des pluies. Il faut savoir que seulement 7 % des terres cultivées en Afrique sont irriguées, 93 % sont uniquement arrosées par la pluie. Les fermiers sont donc très vulnérables aux fluctuations de la répartition des pluies et leurs besoins en eau pour l’irrigation sont un problème majeur que nous devons résoudre.

La protection sociale est également un enjeu majeur, mais nécessite l’installation de programmes de travaux publics, des filets de protections pour les transferts d’argents, etc. J’ai dit précédemment que nous avons été capables de développer certains de ces programmes pendant la crise des prix alimentaires. Nous avons également pu trouver ce qui était responsable des disfonctionnements des mesures sécuritaires dans de nombreux pays. Nous avions un programme d’alimentation scolaire mais nous nous sommes rendu compte que peu d’enfants scolarisés en bénéficiaient. Dans un pays en particulier nous avons appris que ce programme d’alimentation scolaire avait été introduit fortuitement alors que le frère du Président possédait la plus grosse laiterie du pays. Il s’agissait donc ici d’un problème résultant d’une mauvaise gouvernance et d’une mauvaise gestion.

Youthink! : Une mauvaise gouvernance peut-elle être un problème en termes de réduction des effets de la crise alimentaire, contribue-t-elle à engendrer des crises ?

Shanta : C’est un peu compliqué. La mauvaise gouvernance est un problème chronique qui existe depuis très longtemps et qui continuera d’exister encore longtemps. Le problème de la gouvernance doit être étudié sous différents angles. Par exemple, si le secteur agricole peine à se développer (en termes d’irrigation ou de suppression des intermédiaires) c'est notamment à cause de la mauvaise gouvernance ! Les politiciens tentent de rendre pour responsables les subventions agricoles européennes ou les conditions mondiales ou que sais-je encore. Mon avis c’est qu’on peut continuer de se plaindre en espérant que les subventions agricoles européennes changent, les Européens ne pourront rien faire pour y remédier tant qu'ils n'auront pas réformé la politique économique européenne dans son ensemble. Et je ne veux pas accabler les Européens, les Américains et les Japonais n'ont rien à leur envier. Tous les donateurs des pays riches sont coupables !

Mais on peut toujours trouver un moyen d'agir et chacun doit agir à son échelle, sur son territoire. Nous avons aidé l'Afrique à stabiliser ses coûts de transport – qui sont les plus hauts au monde. Il se trouve que les frais d’exploitation des véhicules actuels – comme conduire un camion sur les routes d’Afrique par exemple – ne sont pas aussi élevés qu’en France. Il s'avère que cette différence réside dans la marge bénéficiaire que gagnent les camionneurs, car ils bénéficient de droits de monopole garantis par la réglementation de leur pays. Et bien sûr si dans un pays, le beau-frère du Président possède l’entreprise de transport routier il est alors presque impossible d’obtenir une déréglementation. Par conséquent, chacun sa part de responsabilité. L'Afrique doit aussi apprendre à ne pas ruiner les efforts mis en oeuvre pour soutenir son développement. Quand vous allez en Afrique, vous ne pouvez faire autrement que de penser que les routes sont en mauvais état et que, pour cette raison, les coûts de transport sont forcement élevés mais en vérité les frais d’exploitation des véhicules ne coûtent pas plus chers qu’en France.

Youthink! : Comment peut-on agir ? Quelles actions individuelles sont possibles ?

Shanta : Si vous êtes jeunes et que vous pensez comme moi, qu’une une mauvaise gouvernance et une mauvaise gestion empêchent la réduction de la pauvreté en Afrique, alors devenez les défendeurs énergiques des réformes. Car les politiciens ne m’écouteront pas plus que vous sous prétexte que je suis Économiste en chef… mais ils écoutent toujours leurs électeurs ! Vous pouvez donc avoir plus d'influence que moi sur leurs décisions. Vous n’avez pas à être d'accord avec tout ce que je viens de dire, mais si certaines questions que je viens de soulever vous interpelle, alors vous devez faire agir ! Vous devez faire comprendre aux politiciens que vous comprenez qu’une mauvaise gouvernance est responsable du manque de nourriture dans les écoles. Car les politiciens essaient toujours de rejeter la faute sur les donateurs ou sur d’autres en disant des choses comme « vous ne nous donnez pas assez d'argent ». Si les écoliers n’ont rien à manger ce n’est pas à cause du manque d’argent, car nous avons fourni l'argent, mais bien à cause d’une mauvaise gouvernance.

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(a) indique une page en anglais.