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Chulie de Silva et sa famille à Siriniwasa. De gauche à droite : Ysoja, la sœur aînée de Chulie, leur frère Prasanna et deux cousins.
Photo © Dr. Bertie Kirtisinghe

Tsunami : un an plus tard, une survivante se souvient

En janvier 2005, Chulie Kirtisinghe De Silva arrivait à se souvenir de ce 25 décembre 2004, où la mer généreuse lui a volé sa famille et son pays. Il lui a fallu plus de temps pour trouver le courage de partager ce récit. Elle ne l’avait fait, jusqu’ici, qu’avec une poignée de privilégiés.

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours parlé à la mer. Pour moi, la mer derrière notre maison de famille de Hikkaduwa, sur la côte sud-ouest du Sri Lanka était une amie. Elle m’écoutait, m’apaisait, me fascinait. À la fin des vacances scolaires, quand toute la famille retournait chez ma grand-mère pour aller à l’école et que tout le monde était installé dans la voiture, je demandais toujours un moment pour aller dire un dernier au revoir à la mer. Je courais jusqu’à la plage, mes chaussures à la main pour toucher une dernière fois le sable, sentir une dernière fois l’odeur de l’eau. Mon père et ma famille m’accordaient ce rituel.

Une semaine après le tsunami, je suis retournée parler à la mer. Pour atteindre la maison, qui donnait directement sur la plage, j’ai dû traverser le Poseidan, la station de plongée voisine. De façon puérile, je voulais lui demander pourquoi elle était devenue le monstre qui avait dévoré mon frère, Prasanna. Il était le seul garçon de sa génération à être né dans la maison. J’ai toujours été fière d’y être née, mais Prasanna était le fils de la maison d’Hikkaduwa où il a vécu ses derniers moments.

C’est mon grand-père qui a construit cette maison il y a presque 100 ans. Il l’appelait Siri Niwasa," la maison gracieuse". Mon père, qui en a hérité, l’appelait « le jardin sur la mer ». À côté de ses murs ravagés, j’invectivais la mer. Les hauts-talons de mes sandales vacillaient sur les morceaux de béton cassés. Deux étrangères d’âge moyen, trop rondes, s’enroulaient dans des draps de bain, la clôture en bois de cannelle avait disparu, les cocotiers que mon père avait planté avec amour étaient dénudés presque jusqu’à la racine. La mer semblait toujours aussi douce, léchant paisiblement la plage. Mais elle n’avait aucune réponse à m’apporter.

Le week-end du Boxing-Day avait été semblable aux dizaines d’autres passés à Hikkaduwa. Où que nous nous trouvions, en Angleterre, en Malaisie, à Brunei ou en Australie, l’attrait de cette maison restait très fort pour nous tous. La première fois que je suis allée en Angleterre, j’écrivais à mon père trois fois par semaine. L’amour et la chaleur de cette maison me manquait. Je rêvais de la mer, des cocotiers, je m’imaginais allongée en train de lire dans ma chambre, mâchant nos petits bonbons en sucre de canne, les hakuru. Une fois, alors que je tardais à répondre à une lettre de mon père, il me réprimanda : "un jour tout cela n’existera plus et tu devras te contenter de tes souvenirs, de pensées en cendres."

J’avais consacré toute la semaine au travail de fin d’année, j’étais fatiguée et tout ce que je voulais c’était rentrer à Hikkaduwa, lire un peu, marcher sur la plage et parler à mon amie, la mer. Hikkaduwa fêtait Noël en grandes pompes. De la musique disco se mêlait aux éclats de rire, des pétards claquaient par intermittence. La nuit était humide et lourde, il n’y avait pas d’air pour faire bouger les cocotiers. Assise sur la clôture de bois de cannelle, je regardais la lune qui se reflétait dans les vagues d’argent. J’ai entendu mon neveu de 13 ans, Mathisha, demander à ma belle-sœur de le réveiller à six heures pour aller courir. « Hé, appelez-moi aussi, j’irai avec vous », leur ai-je crié.

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Sri Lanka
Photo © Chulie Kirtisinghe De Silva, World Bank

Le matin suivant, il courrait et je marchais. Lassie, son fidèle bâtard, vagabondait devant nous comme d’habitude. La mer était calme, le récif dégagé, le ciel bleu rosé. Comme à notre habitude, nous saluions les autres coureurs matinaux. Les écoliers s’échauffaient pour une leçon de natation et je souriais en les regardant faire leurs exercices, une expression si concentrée sur leurs petits visages. Je m’arrêtai au stand des chapeaux de paille et je bavardai avec un garçon dégingandé pendant qu’il disposait son étal. Je fus heureuse de revoir mon ami d’enfance, Laleeni, dans son jardin. Nous avons bavardé de part et d’autre de la barrière, comme au temps de notre enfance, évoquant la possibilité de nous revoir au Nouvel An lorsque sa sœur Vajira, qui avait été ma demoiselle d’honneur, serait au Sri Lanka.

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Pour quelqu’un qui discute avec la mer, je n’ai bizarrement jamais su nager convenablement. Ce jour-là j’ai comme d’habitude barboté dans les eaux peu profondes, agréablement surprise par la chaleur de la mer. Tout fier, mon frère accueillait pour le week-end Kanishka, l’ainé de mes neveux, et ses colocataires de la faculté de droit de l’Université de Colombo. Je regardais ces avocats en herbe jouer au cricket sur la plage : une bande de gosses, pas encore des hommes, sur les épaules desquels n’avait pas encore pesé le fardeau de la vie. Flottant paresseusement, je regardais avec tendresse notre maison à travers les cocotiers, mon frère Prasanna en train de lire le Sunday dans une chaise coloniale, ma belle-sœur préparant du thé pour les garçons. Je pensais à quel point nous avions de la chance d’avoir une maison qui nous apportait tant de bonheur.

La marée arrivait trop vite, les petites vagues commençaient à enfler. Comme je sortais de l’eau, l’idée me traversa fugitivement l’esprit qu’il y avait quelque chose d’anormal. Au moment où je sortais de ma chambre après avoir pris une douche, Prasanna me dit « Sœurette, quand tu rentres, donne-moi les clés de ta voiture, je te la laverai ». C’était un de nos rituels. Chaque fois que je revenais pour le week-end, Prasanna, un passionné de voiture, lavait la mienne. Je lui répondis que je partais après le déjeuner et il me dit que le Sunday était arrivé. Il retourna lire son livre favori, le Sinhala « Lakbima », sous la véranda d’un petit pavillon d’une pièce situé derrière la maison principale, à quelques mètres de la plage. Aux premiers temps de la maison, c’était un abri où étaient stockés les noix de coco et le bois de cannelle. Maintenant c’était le lieu où nous nous réunissions pour contempler les couchers de soleil et l’horizon infini.

Après avoir lu les journaux, assise dans le kotu midula, la cour intérieure à ciel ouvert qui se trouve dans la plupart des vieilles demeures, je me rendis dans la cuisine. Amma, ma mère, était une dame farouchement indépendante, connue pour ses talents de cuisinière. Elle préparait non seulement ses propres plats mais me mitonnait assez de currys pour me permettre de tenir deux semaines à Colombo. Pendant que je bavardais avec elle, je goûtais ses « stringhoppers » et son ambul thiyal, un curry de poisson spécialité du sud. Elle me parlait de l’époque où, jeune mariée, elle était, 60 ans plus tôt, arrivée dans cette maison. Malgré ses 96 ans et quelques craquelures, celle-ci avait gardé tout son charme. Tout comme elle, malgré les rides, ma mère était toujours charmante et gracieuse à 82 ans.

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Vue arrière de la maison et cour intérieure en ruines.
Photo © Jim Rosenberg

Ma belle-sœur, Padmini, avait apporté un plat de riz cuit dans du lait de coco. Le kiribath est un plat sri lankais qui ressemble au risotto. Préparé pour les grandes occasions, il est le plat par excellence. Je m’en servis une portion et allai demander à Padmini des lunu miris chauds, les oignons piquants traditionnels, et un peu d’accompagnement à base de chili pour mon riz. Il était à peu près 9 heures 20. En traversant la véranda arrière, où je prenais habituellement mes repas, je remarquai que je n’avais pas fermé la porte de la salle de bain qui menait à ma chambre. L’espace d’un instant, j’hésitai en me demandant si je devais rentrer la fermer. Et j’ai décidé que cela pouvait attendre.

De retour dans la cuisine, j’avais à peine déposé l’assiette que je tenais à la main, que mon jeune frère Pradeep déboula en criant qu’il fallait faire sortir Amma car la mer arrivait. Au même moment, je m’apprêtais à lui demander quel était le bruit que j’entendais. Mais je ne pense pas avoir eu le temps de finir ma phrase. Kanishka, le plus âgé de mes neveux et deux de ses amis étaient là et nous pressions tous ma mère, qui hésitait à partir.

Aucun de nous n’était préparé au torrent énorme et terrifiant qui nous assaillit au moment où nous sortions. Nous avons été projetés, poussés et ballottés avec une force incroyable. Nous avons instinctivement réagi. Les garçons portaient ma mère, ils la maintenaient à la surface et nageaient avec elle. Des morceaux de béton énormes, arrachés par l’eau, s’approchaient dangereusement de nous, mais nous contournaient miraculeusement. « Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Une conduite a explosé ? », demandait ma mère. Je me laissai aller, incapable de résister à la force du courant.

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Mon esprit tourbillonnait aussi vite que l’eau. Des pensées étranges m’assaillaient, des souvenirs d’une formation au leadership que nous avions suivie, un exercice de survie dans le désert. Je me souviens avoir pensé « Dieu ! C’est exactement l’opposé ». Je me rappelais aussi une histoire de D.H. Lawrence, The Gypsy, qui parlait d’une inondation. Et toujours revenait la question « Pourrons-nous survivre à cela ? » Nous avons heurté la Mazda de mon frère et je ne me rappelle pas comment nous sommes passés par dessus la porte et une Pajero en stationnement. J’ai vu qu’on portait ma mère vers un coin sec près du poste de police et qu’un policier sortait pour l’aider, mais j’étais emportée par le courant. Dans un mouvement désespéré, je me suis accrochée à une grille devant une quincaillerie. Des plaques de métal, des barres de fer, des voitures et des corps tourbillonnaient autour de moi. « Nage jusqu’ici, on va te récupérer », me criait un homme. « Je ne sais pas nager. Je reste ici », lui ai-je répondu. Mes sandales s’emmêlaient dans les débris et je décidai de les enlever. Un autre homme, qui grimpait sur le toit du magasin, m’a crié de le suivre. J’ai regardé la barre peu solide et le toit à l’abandon et j’ai décidé de rester accrochée où j’étais même si le courant me tirait vers l’arrière et me cognait une fois de plus contre le métal de la grille.

Et soudain, aussi vite qu’elle s’était déchaînée, l’eau est redescendue.

Je ne pensais qu’à ma mère. Je partis à sa recherche, à travers la foule qui criait et pleurait. Je la trouvai assise sur une chaise près de la ligne de chemin de fer. « Tu vois, pas une égratignure ! Ton père a dû veiller sur moi », me dit-elle en montrant en souriant ses paumes et ses pieds.

Sans que nous nous en doutions, probablement pendant que je revenais vers la cuisine avec mon assiette de kiribath, une vague légèrement plus grosse que d’habitude avait déferlé sur la plage. Les garçons qui jouaient au cricket l’avaient acclamée quand elle a recouvert une bonne partie de la plage. La suivante, légèrement plus grosse, sans pour autant être effrayante, avait emporté la barrière en bois de cannelle. À ce moment-là, Kanishka avait eu la présence d’esprit de presser les petits de 12 ans de rentrer à la maison. Dans le pavillon, l’eau arrivait aux chevilles. « Padmini ! La mer est un peu déchaînée aujourd’hui », avait crié Prasanna à ma belle-sœur, qui s’était dépêchée de couvrir les assiettes qu’elle avait préparées dans la véranda pour le petit déjeuner des garçons.

Bizarrement, personne ne regardait la mer. Personne ne voyait ce qui arrivait. En quelques secondes, l’eau avait atteint six pieds de haut, puis dépassé et arraché le toit de la maison. Entrainés par les tourbillons, Prasanna, Mathisha et Amila, l’ami de Kanishka, essayaient désespérément de s’accrocher à une poutre. Le torrent avait catapulté Padmini à travers le couloir que j’avais traversé en sécurité quelques minutes avant. Un lourd buffet de six pieds de long tournoyait sans effort et se dirigeait vers elle. Déployant une force surhumaine, elle réussit à le repousser de l’épaule. Amila avait lâché prise et Prasanna réussit à le tirer à l’intérieur. « Tiens bon, Buddhu putha ! Tiens bon, mon précieux fils ! », criait-il à Mathisha. L’eau entraîna Mathisha et Amila hors de la maison et ils s’accrochèrent désespérément à deux cocotiers. Amila criait à Mathisha de tenir à tout prix. Quand celui-ci se retourna, il vit s’effondrer les murs du pavillon et Prasanna, son père, s’écrouler sous les décombres.

Padmini, qui se débattait dans le torrent qui l’emportait, aperçut Lassie flottant sur un coussin. Elle vit Pradeep, mon jeune frère, et ensemble ils firent demi-tour, cherchant frénétiquement Mathisha. Passant par dessus des armoires renversées, ils parvenaient à la véranda arrière quand ils virent Mathisha lâcher son cocotier. Il tomba. Heureusement les eaux refluaient.

J’installai ma mère au premier étage de la maison et retournai à Siri Niwasa, laissant une touriste belge, que j’avais rencontrée, veiller sur elle. Pendant que je descendais les escaliers en courant, je l’entendis dire à Amma, « Vous avez dû être une très jolie femme ». « Non, j’étais juste attirante », lui répondit ma mère.

L’avant de la maison était toujours debout mais la mort et la destruction étaient partout.

Une couche de vase brune recouvrait tout, comme du vomi. Des débris étaient éparpillés un peu partout : des éclats de verre, des vêtements, des sacs à main, une trousse de toilette, la boîte vide d’un après rasage que j’avais offert à mon frère l’année précédente, ma blouse favorite à pois bleue et blanche. Au-delà du kotu midula, il n’y avait plus de maison. Je ne parvenais pas à retrouver ma chambre. Elle s’était effondrée comme un château de cartes. Il n’y avait plus de meubles dans la maison. Je n’arrivais pas à franchir le seuil, ce seuil que mon père nous avait tant de fois présenté comme celui de l’amour. C’est là, qu’apercevant ma mère pour la première fois, il en était tout de suite tombé amoureux. Des fils électriques pendaient partout et les meubles brisés s’entassaient à une hauteur incroyable.

À travers une ouverture, je vis Pradeep, Padmini et les deux garçons. Je poussai un soupir de soulagement. Je ne voyais pas Prasanna, mais comme il était le plus fort de nous tous, je ne m’en inquiétai pas. Je partis donc aider des touristes blessés qui saignaient. Ma voiture était garée sous le porche, derrière la grille, mais je n’avais pas les clés pour les conduire à l’hôpital et, de toute façon, les routes devaient être coupées.

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Vue arrière de la maison.
Photo © Jim Rosenberg

Au milieu du chaos et des cris, un touriste était tranquillement en train de filmer. Je remarquai un téléphone portable dans sa poche et lui demandai si je pouvais l’utiliser. Il me répondit qu’il s’agissait d’un portable danois mais que s’il fonctionnait je pouvais bien sûr l’employer. J’appelai mon jeune ami Jan, supposé arriver à Hikkaduwa avec un ami ce matin-là. Sa voix était étouffée, encore endormie, mais il se réveilla vite. J’appelai un des amis de Kanishka pour savoir comment ça se passait à la maison. Il me dit que tout le monde allait bien, sauf l’oncle Prasanna. Je sentis mes genoux se dérober sous moi. J’aperçus alors Padmini criant la tête entre les mains : « Mon Prasanna est parti, mon Prasanna est parti ». Sans pouvoir y croire, je regardais mes deux neveux. Mathisha, le plus jeune, avait des coupures et saignait, mais la souffrance dans ses yeux n’avait rien à voir avec ses blessures. " Viens, mon garçon, nous devons aller le chercher ", dis-je à Kanishka. Nous avons traversé la rue en courant, enjambant des congélateurs et des bateaux. Nous avons coupé au court par le jardin de la coopérative de logements. Pradeep était à l’endroit où se trouvait autrefois la cour intérieure et nous faisait signe de venir. Derrière moi, Kanishka me retenant. "N’y vas pas, Nanda, ma tante, je ne te laisserai pas y aller », me disait-il. Je ne pensais qu’à Prasanna prisonnier des décombres. Soudain j’arrêtai net mes recherches. Le jardin et la plage ressemblaient à une caverne. Je ne voyais plus la mer aussi loin que portait mon regard. Le récif était découvert, une bande de corail mort couverte de vomi marron. Je me retournai, criant à la ronde : " Il faut nous réfugier plus haut, la prochaine vague sera pire et elle ne va pas tarder".

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Ma mère descendit avec réticence, ne comprenant pas la gravité de la situation. « Est-ce que toute la nourriture que j’avais cuisinée pour vous avec tant d’amour est gâchée maintenant ? », me demandait-elle. Comme je la faisais descendre du premier étage, la deuxième vague arriva. Pradeep était là mais Mathisha était parti avec quelques touristes pour se faire soigner. Autour de nous, les gens nous criaient de nous réfugier en hauteur et c’était la débandade. J’avais peur que la maison où nous nous abritions ne s’effondre. Nous avons pataugé dans l’eau pour atteindre un endroit plus haut, Kanishka tenant Padmini et moi Amma.

Kanishka a été envoyé à la recherche de Mathisha. Nous avons bu du thé chaud dans la maison d’un ami où nous nous étions réfugiés. Nous avions de l’eau oxygénée, de la crème antiseptique, du Dettol. Nous avions entendu dire que la côte était dévastée et avons essayé d’écouter la radio pour savoir ce qu’il en était. Pradeep avait trouvé notre voisin qui nous prit dans sa camionnette pour nous emmener loin de la côte. À mi-chemin, nous avons rencontré mon amie Laleeni et sa fille, en train de marcher. Elles se joignirent à nous. Mathisha avait été récupéré par un bus allant à l’hôpital de Galle. À l’intérieur des terres, nous avons vu des troupes de villageois, des pillards, courant vers Hikkaduwa. Nous sommes arrivés chez le cousin de Laleeni, Upal, dans sa ferme d’Annasigala. L’anxiété y régnait. Upal attendait sa sœur Tamara et sa fille qui avaient pris l’Ocean Queen, le train de Samudra Devi. Nous avons allumé la télévision pour écouter les informations. Nous avons été soulagés d’entendre que le train était arrivé à Hikkaduwa. Pradeep me confirma que Prasanna était bien mort. Ils avaient sorti son corps de l’eau mais avaient dû le laisser quand la deuxième vague était arrivée.

Du riz brun du pays, des lentilles au curry, des jaquiers, le déjeuner était copieux et généreux, mais je ne pouvais rien avaler. J’étais anxieuse. Comment allais-je annoncer à ma mère que son fils adoré était mort ? Soudain retentirent des cris poussés par une jeune voix : « Ammi est morte ! Ammi est morte ! Je n’ai rien pu faire pour la sauver ». La jeune nièce d’Upal arrivait dans un tracteur, avec un touriste britannique et trois scandinaves. Sheth, le britannique d’origine sri-lankaise, avait une plaie ouverte au pied. Une fille avait été séparée de son compagnon. Le Sri-lankais qui conduisait le tracteur ignorait si sa famille était vivante. Upal emmena le blessé chez le médecin. J’appelai State TV pour leur dire que nous avions entendu que les voyageurs du train n’étaient pas arrivés sains et saufs et que plus de 2 000 étaient morts.

Nous n’avions pas d’argent, pas de vêtements en dehors de ceux que nous portions. Mais le téléphone Lanka Bell d’Upal fonctionnait et j’ai pu appeler plusieurs personnes pour leur annoncer que mon petit Malli, mon frère, nous avait quitté pour toujours. À la tombée de la nuit, deux des amis de Kanishka sont arrivés à la ferme. Le corps de Prasanna avait été retrouvé sur la côte près du poste de police et se trouvait à l’hôpital de campagne. Un membre de la famille devait identifier et réclamer le corps avant qu’il ne soit envoyé à la morgue de Galle. Padmini, ma mère et Mathisha étaient endormis, exténués. Je sortis de la maison sur la pointe des pieds. Laleeni est venue me rejoindre pour me donner ses chaussons et un chèque d’un millier de roupies. La femme d’Upal m’a donné des vêtements secs.

En auto-stop et en marchant, nous avons atteint l’hôpital à la tombée de la nuit. Les corps étaient étendus dans la véranda. Des hommes, des femmes, des enfants, toutes des vies éteintes en quelques secondes. Beaucoup avaient de l’écume à la bouche. Des corps étaient tordus dans l’agonie, leur ultime effort pour survivre encore visible sur leurs visages. L’odeur fétide de la mort était partout. Mon frère était sur le dos, sans chemise. Son beau visage était paisible. Je m’agenouillai près de lui, pris sa main froide dans la mienne, inclinai la tête et parvint enfin à murmurer des prières pour le repos de son âme.

Écrit par et propriété de © Chulie Kirtisinghe De Silva, t, responsable des affaires étrangères pour la Banque mondiale à Colombo.

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