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Carmen Iezzi buvant un café produit par le commerce équitable
Entretien avec Carmen Iezzi
2 mars 2009—Carmen Iezzi est Directrice exécutive
de la Fédération Fair Trade (FTF).
Youthink! :
Pourquoi le commerce équitable est-il si important ?
Carmen Iezzi : Grâce au commerce
équitable, le commerce est devenu un véritable outil de développement.
C'est un système d'échange basé sur le partenariat, la
transparence, le dialogue et le respect. Il crée des opportunités
aux communautés marginalisées en les aidant à renforcer
leur capacité, en les payant vite et équitablement, et en protégeant
l'environnement local et l'identité culturelle.
Les produits issus du commerce équitable sont abordables, considérés comme « branchés » dans les pays riches, et de haute qualité. Tout en ayant un impact énorme dans les communautés qui les produisent. Nous avons vu des cliniques se construire et des enfants aller à l’école grâce aux initiatives des producteurs eux-mêmes. Pour nous, ce partenariat est bien plus profitable à ces populations que le fait de recevoir des dons ou d’attendre l’aide d’organisations extérieures Et si les communautés en font elles-mêmes la demande, les bénéfices tirés n’en sont que plus grands et plus durables.
Youthink! : Qu’est-ce que la Fédération
Fair Trade ?
Carmen Iezzi : D'abord, il faut savoir
que le commerce équitable se compose de 2 types d'organisations - celles
qui certifient et étiquettent les produits agricoles, et celles qui,
comme la FTF, évaluent les producteurs.
En ce qui concerne la certification des produits, l'accent est mis sur leur spécificité. Prenons l’exemple d’un sac de café. Il sera tracé de son point d'origine (ici le producteur) jusqu’à son point de vente. Chaque étape et chaque changement de mains sera donc répertorié.
Le rôle de la FTF est différent. Nous ne suivons pas les produits de leur point d’origine à leur point de vente. En revanche, nous cherchons à comprendre comment les entreprises fonctionnent et quels sont leurs engagements vis-à-vis des 9  ;principes régissant le commerce équitable. Certaines compagnies peuvent, en effet, profiter de la situation et se servir du label « commerce équitable » comme d’une simple stratégie marketing, qui leur permet d’augmenter leurs prix. Il s’agit donc de pratiques déloyales. Tandis que les organisations que nous soutenons font tout leur possible pour que les produits approvisionnés soient fabriqués selon les principes du commerce équitable. Le commerce équitable doit être au cœur de leurs activités.
Youthink! : Quels sont les impacts que
le commerce équitable peut avoir sur les communautés ?
Carmen Iezzi : Il y
a cette communauté au Mexique
(a) qui fait des bijoux depuis très longtemps.
Elle avait presque entièrement disparu quand le marché a été
inondé de copies bon marché provenant de l’étranger.
Beaucoup d’hommes sont alors partis aux États-Unis pour trouver
du travail. Les femmes, quant-à-elles, ont décidé de
se prendre en main ; elles ne pouvaient attendre que leurs maris leur envoient
de l’argent et n'espéraient, de plus, l’aide de personne.
Elles se sont donc organisées en coopérative, créant
et vendant des bijoux. Et ça a très bien marché. Tant
et si bien que beaucoup de leurs filles sont allées à l'université.
Lorsqu’elles sont revenues au sein de la communauté pour trouver
du travail, ce n’était pas pour fabriquer des bijoux mais pour
diriger des entreprises et faire du marketing. Quelques hommes sont également
revenus avec leurs femmes pour y travailler (ils m’ont d’ailleurs
dit que cela créait une dynamique intéressante !). Ces gens
ont vraiment cherché à changer et développer leur communauté.
Ils sont aujourd’hui plus forts et plus solidaires.
Il y a aussi cette coopérative de café au Chiapas, au Mexique. Elle entretenait, depuis de nombreuses années, des relations commerciales avec une grosse compagnie industrielle. Même s’ils faisaient des affaires sous le label « commerce équitable » – leur café étant certifié – la compagnie industrielle leur menait vraiment la vie dure et leur imposait des termes et des conditions de travail difficiles. Les dirigeants de la coopérative ont alors décidé qu’ils étaient suffisamment forts et qu’ils n’avaient plus besoin d’endurer pareille situation. Ils ont donc rompu leurs accords commerciaux avec la compagnie industrielle et lui ont dit « nous savons que nous pouvons être mieux traités ailleurs et nous allons donc chercher une compagnie qui nous traitera avec respect ». De là, ils ont rencontré un membre de la FTF, Equal Exchange (a) qui les a depuis lors rachetés. Ces histoires sont de véritables réussites. Donner du pouvoir aux artisans et aux fermiers valorise leur travail et permet aux grands groupes et aux compagnies soutenant le commerce équitable, ainsi qu’aux consommateurs, de reconnaître la valeur et la dignité de ce travail.
Youthink! :Pourquoi tous les produits que
nous achetons ne proviennent-ils pas du commerce équitable ?
Carmen Iezzi : Je pense
qu’il y a deux raisons à cela. D’abord, les compagnies
engagées à 100% dans le commerce équitable sont généralement
de petites organisations et comme toutes les petites entreprises, il leur
faut du temps pour se développer. Elles travaillent, de plus, avec
des communautés souvent marginalisées, il leur est donc difficile
de s’approvisionner.
Récemment, certains membres de la FTF qui travaillent en Inde ont dû faire face à d’importants bouleversements suite aux attentats commis à Bombay. En effet, il arrive que l’approvisionnement soit rendu difficile par des événements imprévisibles et qui affectent généralement moins les grandes compagnies.
Beaucoup de ces compagnies vont dans un pays pour se procurer les produits dont elles ont besoin puis dans un autre pour pouvoir les exploiter à l'étranger, alors que les organisations impliquées dans le commerce équitable ont pour but de développer l'économie des communautés locales, souvent isolées et pouvant difficilement étendre leurs activités à l’étranger. En outre, ces communautés sont également les premières touchées par les catastrophes naturelles ou les violences politiques. "
Youthink! : Comment donner de l’importance
au commerce équitable ?
Carmen Iezzi : En sensibilisant les
consommateurs. Les gens n’ont pas conscience de l’impact que peut
avoir leur préférence pour l’achat d’un produit
issu du commerce équitable. Ils ont pourtant le pouvoir de faire changer
les choses. Et quand aucun article provenant du commerce équitable
n’est disponible, ils se doivent de prendre des décisions justes
et responsables. Il est parfois difficile de dire ce qu’est vraiment
le commerce équitable.
Youthink! : Nous pouvons donc avoir un
impact en faisant nos courses ?
Carmen Iezzi : Exactement ! Des cadeaux
que nous achetons aux vêtements que nous portons, en passant par le
café que nous buvons – chaque choix est important.
L’essentiel c’est que les gens s’interrogent et posent les
bonnes questions au moment de leur achat : « Quelles sont les différences
entre ce produit X et ce produit Y ? D’où provient-il ? Qui l’a
fabriqué ? Qui est derrière ? ».
Par exemple, beaucoup de gens ne savent pas qu’ils peuvent commander un café provenant du commerce équitable chez Starbucks – et même s’il ne fait pas partie des cafés du jour, on doit vous le servir. Si les consommateurs en font la demande jour après jour, si les compagnies voient que la demande augmente alors les entreprises suivront. Et si ça marche dans un café, on peut alors espérer que ça marchera dans une boutique, dans une université, dans un lycée…
Youthink! : Génial ! Ça me
donne envie d’aller faire du shopping – mais est-ce qu’on
ne risque pas de se lasser si, à chaque fois, on doit poser autant
de questions ?
Carmen Iezzi : Il y a un juste milieu.
Je ne connais pas l’origine de chaque fil qui a servi à fabriquer
chaque vêtement que je porte. Je cherche juste à savoir d’où
vient ce vêtement et quel genre de société se trouve derrière
sa fabrication. De nombreux sites web révèlent les lieux de
fabrication et les conditions de travail des ouvriers des entreprises. Ça
ne coûte rien d’y jeter un œil. Mais si les gens veulent
comprendre et changer les choses, ils doivent s’en donner la peine.
De nombreuses compagnies utilisent les produits équitables pour leur
stratégie marketing en mettant en évidence un produit «
équitable » sans mentionner 90% des autres articles vendus. Et
c’est à ça que les gens doivent prêter attention
pour peut être demander « votre histoire à propos de l’article
sur le présentoir est vraiment géniale – et cet article-là,
juste à côté ? Qu’en est-il ? ». Et s’ils
ne vous répondent pas, c’est que vous venez de toucher un point
sensible. Ce n’est pas qu’une entreprise ne disposant que d’un
seul article issu du commerce équitable soit une mauvaise chose, c’est
même déjà un progrès, mais ça ne serait
pas mieux si elle en vendait 10 ou 20 ?
Youthink! : Qu’en est-il des pays
en voie de développement ? Vu qu’ils sont réalisés
localement, avons-nous plus de chance de trouver des produits issus du commerce
équitable là-bas ?
Carmen Iezzi : C’est très
difficile. Dans ce cas là, je ne pense pas qu’il y ait de grandes
différences entre être aux US et être dans un pays en voie
de développement. Si vous vivez dans un pays en voie de développement,
il est tout aussi important que vous vous posiez les bonnes questions avant
d’acheter un article « Qui l’a fait ? D’où
vient-il ? Dans quelle condition a-t-il été fait?, … »
etc. Et il se peut que personne ne vous réponde ou que les vendeurs
soient sur la défensive, prenez ça comme un avertissement !
J’étais au Ghana il y a quelques semaines de cela. Vous pourriez
vous dire « je suis au marché, il y a des artisans, c’est
sur ici tout est équitable ! » ce n’est pas si simple.
Bien souvent ça se passe autrement : très tôt le matin
des femmes extrêmement pauvres viennent de la campagne pour vendre leurs
produits à d’autres femmes un peu moins pauvres qui ont un emplacement
sur le marché. Si vous achetez un objet sur le marché, vous
n’avez aucun moyen de savoir si la paysanne a bien été
payée ou combien elle a touché par rapport à ce qui vous
a été facturé. Vous voyez, c’est très compliqué.
Il est important de connaître les relations commerciales entre partenaires
et de savoir comment les produits sont mis sur le marché.
Ce n’est pas comme si l’on devait toujours savoir tout sur tout. À chacun de faire de son mieux en connaissance de cause. Partout, les consommateurs ont beaucoup de pouvoir, spécialement s’ils sont armés des bonnes questions.
Youthink! : Comment les consommateurs peuvent-ils
faire la différence ? Avez-vous des exemples ?
Carmen Iezzi : Dans
les années 90, Nike, GAP et Exxon ont été la cible des
consommateurs. Quand de gros scandales éclatent et que les consommateurs
n’achètent plus les produits, les compagnies répondent.
Ensuite c’est au tour des concurrents de s’aligner. Il y a quelques
mois Gap
a constaté qu’un de ses fournisseurs en Inde employait des enfants
(a). Immédiatement le contrat a été
interrompu. Mais il aura fallu pour cela une enquête qui au Royaume-Uni
a fait la une des journaux et qui est passée complètement inaperçue
ici [aux États-Unis].
Parfois les consommateurs pourraient faire la différence mais ils ne la font pas, ou pas encore. En Côte d’Ivoire, des centaines de milliers d’enfants ont littéralement été kidnappés, réduits en esclavage, et vendus comme tels aux fermes de cacao. En 2001, quelques compagnies de chocolat se sont portées volontaires et se sont mises d’accord pour faire face au problème mais personne n’ayant pris ses responsabilités, la situation persiste. Ces compagnies n’en parlent jamais car elles ne veulent pas alerter les consommateurs qui pourraient alors se dire « attendez une minute, ce que je suis en train de manger a été fait par un petit enfant qui a été vendu comme esclave ? » Beaucoup d’études et de statistiques réalisées confirment que certains produits sont conçus dans des conditions de travail inacceptables, mais, une fois encore, les consommateurs ne sont pas montés au créneau pour dire : « Je ne mangerai pas votre produit car il a été fabriqué dans de mauvaises conditions ». Beaucoup de ces compagnies ont des succursales sur le terrain, elles peuvent donc améliorer la situation mais tant que les consommateurs ne réagissent pas elles ne font rien.
Youthink! : Lorsque des partenariats sont
interrompus, cela nuit-il à certaines personnes ? Par exemple, c’est
mal d’employer des enfants, mais quand GAP coupe les ponts avec son
fournisseur, est ce que ça ne veut pas aussi dire que des familles
ont perdu leur source de revenu ? Est-ce vraiment une solution ?
Carmen Iezzi : Ici, il ya deux choses
à prendre en compte. Premièrement, si l’on offrait aux
adultes des opportunités économiques justes et viables pour
subvenir aux besoins de leur famille, la rupture de contrat dont vous parlez
n’aurait pas lieu. Deuxièmement, en Occident, quand la question
du travail des enfants a été amenée au premier plan,
il a été reconnu que nous nous tirerions mieux d’affaire
si les enfants avaient accès à l’éducation et à
la sécurité, et pourtant nous faisions face à de nombreux
problèmes de pauvreté et d’éducation. On devrait
donc pouvoir appliquer la même formule dans ce cas.
Youthink! : Quel est l’impact environnemental
du commerce équitable ? Les produits venant de très loin, le
bilan carbone n’est-il pas élevé ?
Carmen Iezzi : C’est intéressant.
Nos collègues de Whales ont fait une étude sur des fleurs et
ont comparé les émissions de CO2 pour un transport de fleurs
issues du commerce équitable du Kenya vers le Royaume uni et inversement.
Figurez vous que le bilan carbone était beaucoup plus faible lorsque
les fleurs partaient du Kenya que lorsqu’elles provenaient du Royaume
Uni.
Youthink! : incroyable !
Carmen Iezzi : En fait tout dépend
de l’énergie nécessaire en amont pour cultiver ces plantes.
Au Kenya, les conditions naturelles sont adéquates, mais au Royaume-Uni
elles sont très difficiles à reproduire. Des études semblables
ont été réalisées sur du vin provenant du Chili
ou d’Afrique du sud contre du vin d’origine française.
Elles ont abouti aux mêmes résultats.
De plus, comme de nombreux produits issus du commerce équitable sont faits main, leur fabrication ne consomme que très peu d’énergie. Même le transport (et les membres de FTF essaient le plus souvent possible d’utiliser les transports maritimes pour minimiser les émissions de gaz dû au transport aérien), finit par avoir un bilan carbone cumulé plus bas que les productions hautement mécanisées des grandes usines qui doivent être éclairées et électrifiées et où le produit est expédié par avion puis conduit à un entrepôt… Donc oui il y a des émissions de carbone, c’est indéniable, mais elles peuvent être réduites suivant les moyens de production utilisés.
Un autre exemple : il y a un endroit aux États-Unis où l’on cultive du café – à Hawaï. L’importation depuis Hawaï, pollue bien plus que si l’on allait chercher ce café au Mexique ou au Guatemala. Thé, riz, sucre, bananes – ça ne pousse pas ici [aux États-Unis]. Comme de toute façon vous devez les importer, le tout est de trouver le meilleur moyen de le faire. Certains produits sont les symboles d’une culture ou d’une communauté, et nécessitent des techniques de façonnement traditionnelles, ce qui leur donne bien plus de valeur. Bien souvent, il n’y a aucune concession à faire entre un produit issu du commerce équitable et un produit local.
[Vous voulez en savoir plus ? Vous pensez que votre école ou votre université a besoin de quelques idées « équitables »? Visitez le site web de la Fédération Fair Trade (a).]
(a) indique une page en anglais.
